lundi 17 août 2026

Les poinçons nous racontent une histoire… Un brûle-parfum?, des poinçons et une enquête : Je m'étais trompé ! J'ai tout repris.




Bonjour Monsieur,

Après avoir parcouru votre site, je me suis dit que votre expertise dans le domaine des poinçons me serait précieuse, puisque je m'interroge sur ceux de l'objet en argent ci-joint.
Le poinçon "A d R", la tête (minerve ? Cérès ?) tournée à gauche me laissent perplexe.
Par curiosité, si vous reconnaissez ces poinçons et que vous avez un tout petit moment pour me répondre, je vous en serais reconnaissant.
Recevez, Monsieur, mes meilleures salutations.
Vincent Folliot

Je ne pouvais penser à ce moment vers quelle aventure nous nous dirigions, je lui réponds.

Bonjour Vincent,
J'ouvre mes mails, dans un premier temps je vous réponds au sujet de cet ouvrage intéressant.
Le poinçon avec une tête de femme, poinçon de forme ronde, est le poinçon de garantie qui a existé de 1819 à 1838.
Il faudrait le poinçon de titre, qui doit être pour l'argent "une tête de Michel-Ange tournée à droite dans un cadre octogonal" ou une "tête de Raphaël" dans un ovale et tournée à gauche.
Pour les lettres, je cherche et vous dirai si je trouve ce fabricant ou non.
À bientôt.
Jean-Jacques Richard


Je demande à Vincent.
Pourriez-vous essayer d'identifier le petit sigle en haut à gauche ? J'ai mis une flèche, c'est important car très difficile à trouver comme poinçon qui doit dater entre 1806 et 1838.




Vincent m'adresse une autre photo d'un poinçon qui se trouve sur la pièce: Tête de Cérès ?
Je lui réponds

Les dictionnaires actuels commencent en 1850, il y eut 4 poinçons de maître ADR, mais j'ai regardé leur date d'insculpation et c'est bien après 1850. De plus, comme vous avez la tête de Cérès, c'est donc avant 1838. Ce n'est pas la Minerve de 1838.

La tête féminine tournée vers la gauche, dans un poinçon circulaire, correspond à la grosse garantie de Paris de 1819-1838 : la tête de Cérès. Donc, j'ai un dictionnaire de 1806, le Douet, je vais essayer de trouver.

Bonjour,
Merci pour votre réponse. J'ai du mal à identifier le signe à côté des lettres. Initialement je pensais qu'il s'agissait d'un 3, mais non…
J'ai trouvé d'autres poinçons sur les pieds. Le symbole H1 se retrouve sur les 4 pieds. Et un autre sur un seul pied, dans un ovale,mais que je n'arrive pas à identifier…
Vincent




Ces deux poinçons me sont inconnus.


Ah, bravo Vincent, nous avons tout autre chose qui demandait un temps de recherche pour une réponse.

Le lion debout + 1 est néerlandais.
Le poinçon néerlandais représente un lion rampant (debout), tourné vers la gauche, avec le chiffre 1.
Il correspond au premier titre d'argent, soit 934/1000. Ce système est utilisé aux Pays-Bas à partir de 1814.
Et la « clef » qui lui est accolée est capitale.
La petite clef est, beaucoup plus probablement, la clef d'exportation néerlandaise.
Elle est utilisée à partir de 1853 et est frappée contre ou dans le poinçon du lion pour indiquer que l'objet est destiné à l'exportation. Elle permettait notamment le remboursement d'une partie des droits.


J'ai d'ailleurs retrouvé cette même combinaison, mais Lion + clé = 2, qui correspond au 2ᵉ titre hollandais.


Vincent m'envoie alors une nouvelle photographie, beaucoup plus nette, du même poinçon.

Et cette fois, un détail apparaît : une lettre ou un signe est visible dans la partie supérieure de la tête, dans ce qui semble être le casque.

Je montre cette nouvelle photographie à Mike Fieggen, qui connaît parfaitement les poinçons français.Sa réponse est immédiate :

« Urgent. Le Cérès sur le brûle-parfum est néerlandais, pas français ! »

Me voilà donc obligé de reprendre une partie de mon raisonnement.

Ce n'est pas une Cérès française.
C'est une Minerve néerlandaise.



Source Netherlands Responsibility marks from 1797, Waarborg Gouda edition 2009.

 Une lettre présente dans le casque devrait permettre d'identifier le bureau de garantie. Mike a demandé à un spécialiste néerlandais de préciser ce poinçon et notamment sa datation. 

Une nouvelle énigme apparaît alors : quelle est la lettre-date qui accompagne ce poinçon ? Elle pourrait nous permettre de préciser le moment où le brûle-parfum a été contrôlé aux Pays-Bas.

L'enquête continue donc !


Mike consulte alors un spécialiste néerlandais. Celui-ci confirme qu'il s'agit d'un poinçon de bureau néerlandais représentant la tête de Minerve, utilisé pour les ouvrages d'argent de moyenne et grande taille.

La lettre placée dans le casque permet d'identifier le bureau de contrôle. Sur la nouvelle photographie, elle semble être un A, ce qui correspond à Amsterdam. Les sources spécialisées donnent A pour Amsterdam à partir de 1814.

Nous savons donc maintenant quelque chose de beaucoup plus précis : l'objet est bien passé par le système de contrôle hollandais et a été contrôlé à Amsterdam.




Vincent me signale :
Le symbole H1 se retrouve sur les 4 pieds. Et un autre sur un seul pied, dans un ovale, mais que je n'arrive pas à identifier… Vincent

À une date encore inconnue :
contrôle à Amsterdam — si le A est bien confirmé.

1862-1900 au plus tard :
présence du poinçon H1 de Houtman.

1853-1953 :
La clé indique un objet destiné à l'exportation.

Et là, il y a quelque chose de très important : H1 nous donne une fourchette 1862-1900, tandis que la clef donne 1853-1953. Donc, pour l'instant, H1 est le meilleur élément de datation du passage que nous connaissons.



 Et l'ami hollandais de Mike Fieggen, Peter Van Oel répond.


Un poinçon de garantie ou tête de Minerve avec la lettre A du bureau de garantie régional dans son casque pour Amsterdam.


Minerve avec lettre A dans l'arrière du casque.



Lion rampant néerlandais, premier titre d'argent 935/1000, avec poinçon d'exportation indiquant la restitution des 2/3 des droits à l'exportation, valable de 1853 à 1953.


Au-dessus de la lettre gothique néerlandaise P pour l'année 1899


H1 est la marque d'essayeur utilisée par Johan Daniel Houtman, pour l'argent de premier étalon, actif dans les villes de Groningen, Zwolle et Amsterdam entre 1862 et 1900.


Sous la marque de maître/marque du fabricant 3A, au-dessus de D R dans un carré
C'est la marque d'Antonius Jacobus Hendricus de Ruiter. Antonius Jacobus Hendricus de Ruiter, enregistré à Amsterdam 1874-1900. Un orfèvre très compétent.
Voir:

https://www.925-1000.com/forum/viewtopic.php?p=171724#p171724


L'atelier d'Antonius Jacobus Hendricus de Ruiter a également produit des contrefaçons de prétendus gobelets en argent gravé du XVIIe siècle et de cuillères commémoratives, comme le mentionne K.A. Citroën dans son petit livre rouge « Valse Zilvermerken in Nederland ».
Voir;
https://www.925-1000.com/forum/viewtopic.php?p=184498#p184498

Pour les poinçons néerlandais, voir :https://www.925-1000.com/forum/viewtopic.php?t=32028

Il ne s'agit donc pas d'un pot-pourri en argent français du XVIIIe siècle, mais d'une véritable pièce d'argenterie néerlandaise.

Nous devons donc reprendre toute notre histoire.

 Nous avions commencé par croire que ce brûle-parfum avait été fabriqué en France au XVIIIᵉ siècle par Alexandre de Roussy, avant d'être repoinçonné sous la Restauration puis d'émigrer aux Pays-Bas.

Tout cela était faux.

La nouvelle photographie nous a permis de comprendre que la prétendue Cérès française était en réalité une tête de Minerve néerlandaise.

La lettre A dans le casque correspond au bureau de garantie d'Amsterdam.

Le lion portant le chiffre 1 indique le premier titre d'argent.

Le poinçon H1 correspond à l'essayeur Johan Daniël Houtman, actif de 1862 à 1900.

 La lettre P correspond à 1899. 

Enfin, le poinçon 3A au-dessus de DR, dans un carré, est identifié par Peter Van Oel comme celui de Antonius Jacobus Hendricus de Ruiter, orfèvre à Amsterdam, enregistré de 1874 à 1900.

Nous avons donc désormais un ensemble de poinçons qui raconte une tout autre histoire.

Ce brûle-parfum est une pièce d'orfèvrerie néerlandaise, contrôlée à Amsterdam en 1899 et portant la marque de l'atelier de De Ruiter. »

La clef d'exportation nous indique ensuite qu'il a quitté les Pays-Bas.

Mais quand est-il arrivé en France ?

Et surtout : par qui ?

Nous ne savons pas si ce fut le fait d'un commerçant, d'un voyageur, d'un collectionneur, d'une famille hollandaise installée en France… ou dans quelles circonstances précises l'objet a traversé la frontière.

Nous savons seulement qu'il a fini par se retrouver en France, où Vincent Folliot l'a découvert dans une écocyclerie pour 40 euros.

Nous avions commencé cette enquête en cherchant comment une pièce française avait pu arriver en Hollande.Nous la terminons en nous demandant comment une pièce hollandaise de 1899 est arrivée en France.

L'enquête n'est peut-être donc pas terminée.

Si certains lecteurs peuvent compléter, préciser ou rectifier cette histoire, je serai heureux de les lire.

Je remercie tout particulièrement mon ami australien Mike Fieggen, spécialiste des poinçons français, qui a immédiatement attiré mon attention sur mon erreur et m'a permis de reprendre cette enquête, ainsi que mon nouvel ami hollandais Peter Van Oel, qui a identifié les poinçons néerlandais et permis de comprendre enfin l'origine de ce brûle-parfum.

Sans eux, je serais probablement encore en train de chercher Alexandre de Roussy !

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