lundi 17 août 2026

L histoire d'un brule parfum d'Alexandre de Roussy au travers des poinçons qui l'ont marqué




Bonjour Monsieur,

Après avoir parcouru votre site, je me suis dit que votre expertise dans le domaine des poinçons me serait précieuse, puisque je m'interroge sur ceux de l'objet en argent ci-joint.
Le poinçon "A d R", la tête (minerve ? Cérès ?) tournée à gauche me laissent perplexe.
Par curiosité, si vous reconnaissez ces poinçons et que vous avez un tout petit moment pour me répondre, je vous en serais reconnaissant.
Recevez, Monsieur, mes meilleures salutations.
Vincent Folliot

Je ne pouvais penser à ce moment vers quelle aventure nous nous dirigions, je lui réponds.

Bonjour Vincent,
J'ouvre mes mails, dans un premier temps je vous réponds au sujet de cet ouvrage intéressant.
Le poinçon avec une tête de femme, poinçon de forme ronde, est le poinçon de garantie qui a existé de 1819 à 1838.
Il faudrait le poinçon de titre, qui doit être pour l'argent "une tête de Michel-Ange tournée à droite dans un cadre octogonal" ou une "tête de Raphaël" dans un ovale et tournée à gauche.
Pour les lettres, je cherche et vous dirai si je trouve ce fabricant ou non.
À bientôt.
Jean-Jacques Richard


Je demande à Vincent.
Pourriez-vous essayer d'identifier le petit sigle en haut à gauche ? J'ai mis une flèche, c'est important car très difficile à trouver comme poinçon qui doit dater entre 1806 et 1838.


Ce fabricant "A.D.R." est Alexandre De Roussy, pourriez-vous trouver le poinçon de titre ?

Sur un brûle-parfum ou un pot-pourri comme celui-ci, le poinçon de titre (probablement le Vieillard ou le Michel-Ange pour la période 1819-1838) se cache généralement à ces endroits précis :
Sur le rebord intérieur ou extérieur du couvercle (sur la tranche fine en métal).
Sous la base de l'objet, souvent dissimulé entre les pieds tripodes ou sur le revers du fond en argent.
Sur le montant d'un des pieds ou le long des fines galeries ajourées.
Sinon, c'est un brûle-parfum ? Certainement ! 
En orfèvrerie, un brûle-parfum est un objet d'art précieux, le plus souvent façonné en métaux nobles (or, argent, bronze doré), servant à consumer des substances odorantes comme l'encens, la résine ou l'ambre pour parfumer l'air. Il comporte souvent un couvercle ajouré, ciselé ou percé de fentes, permettant à la fumée parfumée de se propager délicatement dans la pièce.


Vincent m'adresse une autre photo d'un poinçon qui se trouve sur la pièce: Tête de Cérès

Ma réponse
Les dictionnaires actuels commencent en 1850, il y eut 4 poinçons de maître ADR, mais j'ai regardé leur date d'insculpation et c'est bien après 1850. De plus, comme vous avez la tête de Cérès, c'est donc avant 1838. Ce n'est pas la Minerve de 1838.
La tête féminine tournée vers la gauche, dans un poinçon circulaire, correspond à la grosse garantie de Paris de 1819-1838 : la tête de Cérès. Donc, j'ai un dictionnaire de 1806, le Douet, je vais essayer de trouver.

Bonjour,
Merci pour votre réponse. J'ai du mal à identifier le signe à côté des lettres. Initialement je pensais qu'il s'agissait d'un 3, mais non…
J'ai trouvé d'autres poinçons sur les pieds. Le symbole H1 se retrouve sur les 4 pieds. Et un autre sur un seul pied, dans un ovale,mais que je n'arrive pas à identifier…
Vincent




Ces deux poinçons me sont inconnus.


Ah, bravo Vincent, nous avons tout autre chose qui demandait un temps de recherche pour une réponse.

Le lion debout + 1 est néerlandais.
Le poinçon néerlandais représente un lion rampant (debout), tourné vers la gauche, avec le chiffre 1.
Il correspond au premier titre d'argent, soit 934/1000. Ce système est utilisé aux Pays-Bas à partir de 1814.
Et la « clef » qui lui est accolée est capitale.
La petite clef est, beaucoup plus probablement, la clef d'exportation néerlandaise.
Elle est utilisée à partir de 1853 et est frappée contre ou dans le poinçon du lion pour indiquer que l'objet est destiné à l'exportation. Elle permettait notamment le remboursement d'une partie des droits.


J'ai d'ailleurs retrouvé cette même combinaison, mais Lion + clé = 2, qui correspond au 2ᵉ titre hollandais.

Il nous faut tout revoir peut être. De Roussy ne figure pas dans le Douet de 1806


C'est certainement Alexandre de Roussy, fils d'Alexandre de Roussy. (livre "le Poinçon de Paris" une petite erreur, il est comptable en 1785 et non 1885) Installé avant la révolution.


C'est bien la tête de Cérès française. Tête de Cérès, à gauche dans un cadre rond, garantie de gros ouvrages en argent. Paris 1819-1838
Livre de Mike Fieggen sur "les poinçons français des métaux précieux"


Le brûle-parfum reçoit ensuite le poinçon français de garantie de la période 1819-1838. Rien d'étonnant, Maître Tessier Sarrou, entre autres, commissaire-priseur, l'a constaté sur d'autres pièces d'orfèvrerie
Verseuse égoïste en argent de forme balustre, le corps lisse, le couvercle mouluré de filets, la prise figurant une toupie, le manche en bois tourné collé dans la hotte postérieurement. Anse collée (manque probablement le pas de vis), absence de goupille, petit enfoncement au corps. PARIS 1782 - 1783 Maître orfèvre : Alexandre de ROUSSY, reçu en 1758. Poinçons : au revers, dans le couvercle, repoinçonnée au vieillard (1819-1838) Poids brut : 139,64 g – Hauteur : 9 cm…


 J'ai vérifié le point historique : sous l'Ancien Régime, le poinçon de maître parisien comporte normalement les initiales, le différent, la fleur de lys couronnée et les deux grains de remède ; c'est bien ce que décrit la documentation historique.

Mais le fait que  les lettres ADR de cette pièce soient enfermées dans un carré est justement un élément qui mérite d'être distingué du poinçon d'Alexandre de Roussy que nous retrouvons dans le répertoire. Nous ne devons donc pas simplement dire : « Voilà le poinçon ADR de 1758 ».

Il s'agit d'une monture d'argent autour d'un élément en verre, donc le poids brut de l'objet ne correspond évidemment pas au poids d'argent. Mais le poids de la verrerie est supérieur à celui de l’argent, d’où ce poinçon carré différent du poinçon de maître habituel.

Là où cela se corse, c'est que nous découvrons des poinçons hollandais qui ont été en exercice plus tard que la tête de Cérès.



Le site "Interor" publie ce poinçon, en cours à partir du 18/09/1852 en Hollande pour le 934-1000°.



Vincent me signale :
Le symbole H1 se retrouve sur les 4 pieds. Et un autre sur un seul pied, dans un ovale, mais que je n'arrive pas à identifier… Vincent

Poinçon difficile à identifier : mais il est finalement en rapport avec la Hollande et nous éclaire sur sa date d'importation ou d'Exportation de Hollande. H1  dans un ovale, c'est le poinçon de l'essayeur hollandais Johan Daniël Houtman, actif de 1862 à 1900, pour de l'argent au 1ᵉʳ titre, 934/1000.
Le H 2, c'est toujours Houtman, mais pour le 2ᵉ titre.

Ainsi, nous sommes en présence d'une belle pièce d'orfèvrerie qui a voyagé… et dont nous ne connaissons encore qu'une partie de l'histoire.

Au XVIIIᵉ siècle
Objet fabriqué par Alexandre de Roussy, le fils. 

Le 13 septembre 1758, il demeurait rue de Gèvres, proche du pont neuf à Paris, sur la paroisse Saint-Jacques-la-Boucherie. Le clocher subsiste encore en entier, c'est à cette date qu'il est reçu "maître", cautionné par son père, maître, demeurant dans la même maison, il fait insculper son poinçon. Il habitera ensuite au 33 place de Grève, maintenant place de l'Hôtel de Ville, mais qui depuis le XIVᵉ siècle était le centre de la vie municipale. Son nom vient de la « grève » (étendue de sable et de gravier au bord de la Seine) où l'on venait chercher du travail, ce qui a donné l'expression française « faire la grève ».

Elle a abrité de nombreuses exécutions capitales du XIVᵉ au XIXᵉ siècle (comme Ravaillac)..

 

1819–1838 L'objet est encore en France et reçoit la Cérès de garantie. mais avec les lettres du poinçon de maître dans un carré qui pourraient faire croire à une pièce d'orfèvrerie en métal argenté ou doublé, mais la règle impose ce poinçon dans un carré car le poids de verrerie est plus important que l'argent au 1ᵉʳ titre.

Plus tard, période imprécise, ce brûle-parfum suit son propriétaire aux Pays-Bas.
Il peut très bien avoir été emporté par un ambassadeur, un commerçant, un Français résidant temporairement aux Pays-Bas, ou simplement avoir changé de propriétaire. Nous n'avons aucune raison de supposer pour l'instant une importation commerciale.

Lors de son passage aux Pays-Bas, entre 1862 et 1900Il reçoit le lion 1 + la clef, la clef servant à matérialiser la restitution de la taxe à l'exportation. et la marque de l'essayeur de métaux précieux hollandais "Mr. Houtman", la base des collections de la Ville d'Amsterdam, donne explicitement :

H1 dans un ovale = Johan Daniël Houtman, essayeur, 1862-1900.

 La clef est une marque d'exportation néerlandaise, utilisée à partir de 1853 et frappée en association avec le poinçon de titre pour signaler qu'un objet était destiné à l'exportation.

Fabriqué à Paris au XVIIIᵉ siècle par Alexandre de Roussy, repoinçonné en France au XIXᵉ siècle, ce brûle-parfum est ensuite passé par les Pays-Bas, où il reçoit des marques permettant de situer ce passage dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Puis il réapparaît, deux siècles après sa fabrication, dans une écocyclerie, pour 40 euros.

Nous ne pouvons évidemment pas reconstituer le trajet exact de l'objet : les poinçons nous donnent des étapes, mais pas les noms des voyageurs.

Il reste encore des questions : dans quelles circonstances est-elle arrivée aux Pays-Bas ? Qui l'y a emportée ? Quand est-elle revenue en France ? Et que signifie exactement chacun des autres poinçons que nous n'avons pas encore réussi à identifier ?

Cette enquête n'est donc peut-être pas terminée.

Si certains lecteurs peuvent compléter, préciser ou rectifier cette histoire, je serai heureux de les lire.

richard.jean jacques@gmail.com


L histoire d'un brule parfum d'Alexandre de Roussy au travers des poinçons qui l'ont marqué

Bonjour Monsieur, Après avoir parcouru votre site, je me suis dit que votre expertise dans le domaine des poinçons me serait précieuse, puis...